mardi 17 octobre 2017

#551



siestes partout à toute heure sur le trottoir la ville rêve de rizières s’assoupit nez sous le livre ouvert elle s’endort épuisée sein à l’air, à côté du bébé repu, son front transpire, ses cheveux bouclés sont trempés, la marque du crâne en sueur sur le lit, l'auréole ombrée, l'eau, la vie qui naît chaque seconde sous mon nez, la vie crevée d'ennui en équilibre sur la mob’, entends—la ronfler bouche ouverte après le déjeuner sa casquette posée sur les yeux lovés dans l’écorce elle finit sa nuit sous l’arbre 186 ses pieds dépassent de la vitre visage dans l’ombre sous le masque… la ville se protège des virus, des émanations maléfiques qu’elle recrache, tousse, pisse, chie par le pot d’échappement, par le poumon malade, cancer qu’on devine à la voix nasillarde, presque mécanique, on entend plus de ton, le corps comme un rouage qui parle, un regard qui s’entretient avec la pluie, celle qui dure, qui durera peut être jusqu’à demain matin, la pluie qui arrête l’errance pour un long moment, la pluie qui crée nos adresses, nos refuges en plein centre, un comptoir simple, une infusion de fleurs de pamplemousse, le nez bouché, l’haleine sèche de l’herbe kaki, c’est l’heure de la sieste mais je ne suis pas assoupi, malgré l’immense fatigue, le corps qui suit de moins en moins, mes nuits sont devenues des siestes. L’aube ne recommence rien, elle ne fait qu’illuminer l’échec de ma nuit. Depuis que j’écris au présent, le temps ne passe plus. Je suis une succession de secondes suicidées. J’ai 35 ans. Regarde mon visage…


…la montre est arrêtée depuis longtemps. C’est à 6 heures 26 que le temps a cessé de me passer dessus, un jour, je me souviens maintenant, c’était en début de soirée. J’étais arrêté devant le portail clos d’un temple lumineux. Il venait de pleuvoir. À travers les ornements du portail, un visage a surgi : il priait les yeux ouverts. J’ai pris mon appareil. Les aiguilles du cadran se sont figées quand il a croisé mon regard dans l’objectif. Je n’ai pas retiré la montre de mon poignet depuis. Dans un lieu sombre en moi luit ce lieu blanc et bleu, en moi demeure son obscurité éblouissante. Dans le noir sa lamentation m'illumine. Elle pèse sur le coeur depuis les toutes premières secondes... jusqu'aux dernières, derrière ce portail, le sacré phosphorescent en fond, qui fait briller la phrase comme un bling bling autour du cou. L'écriture est bien plus nue que dieu... le mot est lancé, je suis croyant en cet instant même je sens la présence de dieu je tremble des lèvres claque des dents sous le casque je tremble du coeur, l'angoisse est irrespirable, elle me secoue la carcasse, il ne se passe pourtant absolument rien. Rien ? Pas rien non, reste un arrière goût de jugement à donner, de choix à prendre, la voix tremble aussi, elle ne sait plus de quel côté balancer, elle avance lentement, entre désir de vertige et peur de tomber, mon écriture est constament en équilibre, sous le regard de dieu, il tremble aussi. Me regarder sur le fil le divertit, il s'en frotte compulsivement les orteils. Ce n'est pas drôle ce qui se passe là, dans l'écriture, ce point de non retour dans la phrase qui coule coule coule.... c'est tragique. C'est un drame... et pourtant, pas tant que ça. Des mots de si peu de choses.


je ne fais plus semblant, je ne suis plus posture. Je suis devenu le masque même. Il n’y a jamais eu personne derrière. J’assume mon absence. Chaque phrase me consume un peu plus dans la ville…

*

pourquoi désormais les majuscules me gènent ?

vendredi 29 septembre 2017

#550




ouvre la porte et tombe en toi-même, dit la ville sur un ton grave… finalement n’est-ce pas ça là le but de toute phrase, tomber en elle-même, et plonger son auteur dans l’anonymat, celui du passant, la question n’est pas qui est-ce mais que suis-je ? un roman qui marche, mon allure, celle des mots qui pressent le pas, parce que les premières gouttes tombent déjà, encore, tous les jours, ces pluies folles qui submergent la ville, l’immobilisent, pot d'échappement et genoux dans l’eau. Je pense au tonnerre au dessus de nos casques, sac sur les cuisses, légèrement recouvert par le aó mưa, le dos trempé, j’éternue sous le masque bleu. Il pleut trop fort, je suis contraint d’interrompre le trajet. Je m’arrête ici, à l’abri sous une devanture de magasin de lunettes, la gérante me dévisage. Qu’est-ce que je fais là ? Où la digression m’a t’elle encore mené ? Je suis devant mon thé aux fleurs, et pense déjà à l’orage qui n’est pas encore tombé, je suis assis au comptoir, et j’écris le futur, celui du trajet que je vais faire dans quelques heures… pourquoi suis je déjà sur le chemin du retour alors que je viens d’arriver en ville ? Je ne viens pas d’arriver.  2 heures ce n’est plus du passé récent… deux heures déjà ? je ne comprends plus comment le temps passe ici  ? Certes j’écris au présent, mais un présent qui dessine une ligne de temps plus que sinueuse. Mêmes les lieux se mélangent. Non, ils s'imbriquent, assis devant une flaque je suis à la mer, assis devant mon thé, je suis déjà sur la moto, dans le chaos poisseux de la mousson. Décolle donc la chemise de ton dos en sueur, relève les yeux de l’écran : qui est là ? c’est la serveuse au polo vert, son attention est belle, elle chuchote, lit en bougeant les lèvres, se met soudain la main devant la bouche, on dirait qu’elle est choquée, ou surprise… que lit-elle de si prenant, de si angoissant ? Tout le corps semble plonger dans un suspense, les yeux rivés sur les mots. Je crois qu’elle prend des notes. Sa main est invisible derrière le comptoir. Je n.aperçois que le bout du stylo qui bouge. Elle reste ainsi, de longues minutes, concentrée jusqu’à que l’attention fatigue. La mienne reste à l’affût. Je saisis tout d’elle. Elle ou un autre, J’entretiens avec l’inconnu des relations très intimes, je suis capable d’invisibilité, la page me sépare de mon sujet, celui que j’écris à son insu, sous son nez. Mon rapport à l’autre est désormais celui-ci. Je ne parle plus. Ça fait combien de jours que je n’ai pas parlé ? Personne ne sait que je ne parle plus, je suis le seul à le savoir, je dis des choses qui ne parlent pas, je masque le silence d’un bruit de mots à faire, ne serait ce que par politesse mais sinon, à part deux trois cảm ơn ci et là, rien, je ne dis rien, je ne parle pas, la parole est à la ville…

vendredi 22 septembre 2017

#549

l’autre journal comme quelqu’un d'indépendant de moi, de ma volonté, je suis auteur, esclave d’une écriture qui me dépasse, je ne suis pas photo arrêtée, je suis d’abord bouillon de phrases, sens stimulés, sans identité ni pensée, un corps et sa perception du monde, cette chose qui gronde en moi comme un orage, colère du nuage devenu simple flaque sur le trottoir, onde transversale dans l’eau vaseuse, qui tremble sous le tonnerre de la rue, flaque frissonnante dans laquelle je touche du regard les nuages, les façades, les feuillages, parfois même la lune, le trottoir est un horizon aussi étendu que le ciel, il suffit de concentrer sa vue sur les choses. De jour comme de nuit la pluie dédouble la ville sur le trottoir. Je ne sais plus si le ciel est au dessus de ma tête, ou sous mes pieds. Je me réfugie dans un café. J’attends que la pluie cesse. La ville prend des teintes dorées sous le rayon qui perce, juste après l’orage. Je lève la tête, regarde l’arbre comme un enfant ébouriffée qui se réveille. Combien de mes doubles cherchent une chaise vide où s’asseoir en moi ? Comment me sortir du multiple de moi, comment m’extirper du souffle d’un soupir, combien d’argent reste-t-il dans le porte-feuille en crocodile, il me reste assez pour une bouteille d’eau. Mon haleine est sèche. Je traverse. Contraint de marcher pour désaltérer ma soif,  je manque de me faire écraser par une bestiole étrange, gigantesque hyménoptère roulant probablement métissé luciole, puisque brillant dans la nuit, de plusieurs couleurs, blanche et rouge, elle bêle d’une voix mécanique, à l’approche de l’orage, il souffle dans les arbres, gronde déjà au loin. Des phrases passent. Je n’en saisis qu’une poignée. Il y a en trop en même temps. Je suis submergé. La ville pose pour moi. Elle me demande constamment de la saisir. Chaque bout de trottoir est un portrait possible. Chaque fissure contient un texte en mémoire, un texte qui me préexiste, dont je reconnais la voix, trace après trace retrouvée, au hasard de la dérive, jusqu'à que la mort vienne me chercher, au petit matin, au volant d'un van, coffre ouvert sur mon cercueil...






dimanche 10 septembre 2017

#548


je le vois souvent, expatrié blond qui vire au blanc. Il fait probablement plus jeune que son âge, toujours très élégant, d’une élégance si méticuleusement travaillée qu’elle vire parfois au ridicule. Je ne dis pas ça pour me moquer. Au contraire, je ressens soudain de l’empathie pour son allure burlesque. Son corps semble l’encombrer. Je l’imagine chez lui devant son miroir, se recoiffant, choisissant son costume du jour, son jean, celui-là, ce jean parfait selon lui, bien trop petit selon moi, chaussé d’improbables boots pointues en daim marron-sombre. Sous la chemise trop cintrée, le ventre rentré reste rond, les probables bières bues tous les soirs, au même bar de nuit. Accoudé au bar, devant une silver Tiger, même pas ivre, il cherche un peu de romance dans le regard des hôtesses épuisées. Il ira là-bas ce soir. Il n’est que midi, lourde chaleur l’avenue est bouillante. Il regarde en se recoiffant le café d’où je le regarde. Il hésite à rentrer. Moi j’hésite à le prendre en photo. Lui qui marchait jusque là le plus droit possible, il se courbe un instant, pensant n’être plus regardé. Petit moment de faiblesse physique. Il éponge sa sueur, de la manche on dirait un acteur qui s’éponge le front entre deux scènes, dans les coulisses. Puis il se redresse et repart bien droit, tête haute, sourire charmeur, chemise ouverte sur le torse velu grisonnant. J’ai déjà croisé par ici son sourire coincé, sa bouille de vieil ado amoureux. Il semble plutôt heureux de vivre ici. Je le devine à son air. D’ailleurs qu’est-ce qui nous amène au même endroit, au même moment. Malgré tout ce qui semble nous séparer, je me reconnais en lui. Je ne sais pourquoi, mais je suis certain que nous sommes tous deux restés vivre ici pour la même raison.

mardi 29 août 2017

#547


l’averse apaise l’humeur, elle fait taire un instant la constante rumeur en moi, le doute qui m’habite. Un petit quart d’heure de pluie vient me sauver, un quart d’heure hors du temps qui passe où je regarde la pluie tomber


je suis un regard qui concentre toute son attention sur une silhouette en particulier. Cinq longues minutes après, je tourne la tête et me concentre sur une autre, l’objectif passe d’une scène à l’autre comme on tourne une page


j’ai raté ton visage, pas ta main sur la poignée, te reverrai-je, enfant trapue en jogging blanc bleu-marine, celui de l’école publique. Je devine à tes aises que c’est chez toi à gauche hors du cadre, derrière le mur délavé par la pluie. La fenêtre laissée ouverte sur la cour n’est-elle pas celle de ta chambre ?


l’escalier monte à l’infini. Selon les voisins il y aurait eu quelqu’un, un jour qui serait arrivé jusqu’au toit. Il y aurait découvert un clan de chats et serait devenu un des leurs. 


une table, une chaise, juste à côté de la porte d’entrée, lieu de passage, derrière c’est le palier. J’ai choisi cette place, pour sa position en retrait, oui, les places discrètes me sont par nature réservées


je bois un thé qui a goût de pluie
elle est mauve
bruine tendrement sur les visages
les vêtements


fraîche et venteuse
la pluie mauve du mois d’août lave de la moiteur
au cœur d’une matinée comme une autre 
à l’abri sur un balcon étroit comme une phrase
où les portes chantent des refrains
balcon d’où je vois des hommes costumés en cage


je bois une purple rain et un fleuve déborde de moi
le bouillon boueux se mélange à l’étrange violet
je trempe moteur et pied dans la bouche d’égout bouchée
puis égoutte ma cape de pluie avant de rentrer


je bois un thé qui a goût de pluie et je suis triste
d’ennui je plante un clou dans le mur contre lequel je m’appuie
derrière lequel je me cache
cherche à m’infiltrer dans la fissure autour du clou planté là 
à côté de la fenêtre 
vue sur l’escalier qui monte


derrière je sens la lumière de l’absent
dont l’invisible regard est poids sur les épaules
soupçon dans le dos
il est là
assis à la place du vide
il m’attend comme une autre conscience


—  je suis le nom d’une fiction à venir dit la ville l’œil embué de passé


puis l’éclaircie sur l’absent toujours à sa place


dans le trou des lettres manquantes


lundi 21 août 2017

#546


je surprends une transaction, ils semblent intimes… sexuellement ? elle lui passe quelque-chose. J’ignore ce que c’est


j’ignore encore quel est le sujet de la photo : la façade, les personnages en arrière plan, l’arbre, la couleur grise de la rue aux dernières heures du jour ? ou lui, l’homme au polo noir l’amant. C’est lui le sujet maintenant. C’est lui qui m’obsède, c’est lui que je suis au geste près comme à la lettre la phrase qui apparait là, sur la page, sous mes yeux, juste au dessus du clavier tactile. À mesure que tu les lis, elles s’écrivent, digressent et se focalisent sur une silhouette dans le plan. C’est donc lui que mon objectif regarde


c’est donc lui, certes, mais lui qui est-ce ? «qui » c’est encore trop dire ! Rectifions : lui qu’est-ce ? Son visage de profil ? Sa posture bien vissée dans le cadre ? son regard dans le vide, qui écoute encore le livre qu’il vient de quitter des yeux, ses lèvres bougent, elles chuchotent une phrase du livre. Serait-il en train de l’apprendre par  cœur ? 


parce-que oui, c’est un livre qu’il tient dans les mains, un livre minuscule. On dirait un carnet de notes. J’arrive à distinguer ses caractères sur la page aperçue juste au dessus de son épaule, dans son dos, derrière la vitre qui nous sépare. Elles ne sont pas manuscrites. Si ce n’est pas un carnet alors qu’est-ce : un dictionnaire de poche ? une méthode de langue étrangère ? 


des clients du café arrivent en mob’. Il se précipite pour les accueillir, laissant le livre fermé là, posé sur sa chaise désormais vide. J’aperçois sa couverture jaune plissée d’être chaque jour glissée dans la poche arrière du jean qui revient. En effet, l’homme se rassoit, ouvre à nouveau le livre, reprend sa parole là où il l’avait laissée. Il lit une vingtaine de secondes de plus puis il le ferme subitement. Les doigts sur la couverture, il relève la tête et dit quelque-chose à voix haute, ou bien à voix basse, je ne peux pas entendre d’ici, la musique du café est trop forte. Pas besoin d’entendre sa voix. Je le vois réciter une phrase dans le vide de la rue, devenant ainsi, durant un instant de sa journée, la parole du livre lu, du livre vu à son insu par celui entrain d’écrire l’homme qui le tient dans ses mains. Elles lâchent le livre et se joignent devant son visage. Il ferme les yeux et s’incline


Il s’en va quelque-part, avec le livre, la chaise est à nouveau vide. Je tourne la tête à droite, devine un nouveau visage, dans un cadre du cadre, celui d’un homme coiffé d’un chapeau. Il vend des tickets de loto. C’est un handicapé. Devant lui deux serveurs choisissent rigoureusement les numéros peut-être gagnants ce soir. L’histoire ne m’attire pas plus que ça, l’homme au livre a épuisé toute mon attention, il ne m’en reste plus pour autre chose. 


malgré tout je tourne la tête à gauche, curieux du lieu où mon regard errant mènera l’écriture. Je tombe sur le reflet d’une salle vide... celle où j’écris ses lignes ? Je cherche ma silhouette sans la trouver.